TERRE, N’OUBLIE PAS LEURS VISAGES
Je suis la fille du déporté numéro 58047, la nièce du numéro 58046, dont le corps a été brûlé en avril 1943, dans un des fours crématoires du camp d’Oranienbourg-Sachsenhausen.
Ils n’étaient en effet que des nombres, à l’arrivée au camp, s’ils avaient survécu au transport, pendant plusieurs jours, dans des wagons de marchandises, où ils étaient entassés les uns contre les autres, sans pouvoir s’assoir, sans boire ni manger.
Les plus faibles étaient tombés, et dès lors, ils se trouvaient piétinés par ceux qui restaient debout. Faire ses besoins dans ces conditions ! L’humiliation et les coups avaient commencé.
Ce camp, dirigé par Himmler, était un « camp de concentration moderne et parfaitement adapté à la nouvelle époque », disait-il. C’était le laboratoire de l’horreur où les nazis ont étudié comment procéder à une mise à mort industrielle. Un camp pilote en quelque sorte !
« L’idéologie nazie est fondée sur l’inégalité des peuples et des hommes, sur l’exclusion, première étape vers l’extermination de ceux qui sont autres dans leurs corps (les malades), de ceux qui pensent autrement1 », de ceux qui sont d’ailleurs. »
Cela a abouti à l’extermination de millions de juifs, tziganes, homosexuels, catholiques, résistants, qui « croyaient au ciel ou n’y croyaient pas », de toute nationalité.
« Il est dit dans le Talmud que l’oubli prolonge l’exil et que le secret de la délivrance est la mémoire2. »
À Sachsenhausen, lors de la célébration du 60e anniversaire de la libération du camp, l’archevêque de Berlin disait : « Il convient de se souvenir qu’un crime et des souffrances de cette ampleur n’ont été possibles que dans la mesure où un grand nombre de personnes étaient disposées à torturer, à assassiner et à y prendre du plaisir… Aujourd’hui, disait-il, ce danger n’est visiblement pas écarté… il convient que personne n’oublie ni ne relativise les souffrances et les injustices subies par ces innocents. »
Nous vivons aujourd’hui une époque marquée par l’agressivité et l’égoïsme. Le pouvoir de l’étalage extérieur des richesses semble prendre la place des valeurs humaines.
Des discours s’organisent, dans notre pays, « hautement civilisé », « pays des Lumières », autour du racisme, de la xénophobie, du rejet de l’autre (mon frère comme différent), de la stigmatisation de certaines catégories religieuses, sociales et politiques.
Pour préserver l’avenir, il est donc de la responsabilité de chacun de conserver la mémoire des horreurs du national-socialisme, puisque les survivants auront bientôt tous disparu, d’être responsable pour soi-même et surtout pour la collectivité.
Que vivent les valeurs de respect de la personne humaine, à travers la devise de notre pays : Liberté, Égalité, Fraternité, et je rajouterais Solidarité !
Danielle Séverin, le 8 mai 2012 à Brion