Sous la conjonction des politiques publiques nationales de casse des services publics et celles dogmatiques de l’Union européenne qui portent comme seul modèle de développement la concurrence tous azimuts, la SNCF se transforme, se remodèle profondément de l’intérieur. Pour ce faire, sont empilées au pas de charge et sans négociation de multiples restructurations qui ont pour objet de détruire l’organisation historique des chemins de fer faite d’intégration, de mutualisation, de transversalité, d’unicité… La situation préoccupante dans laquelle se trouve Fret SNCF est révélatrice des conséquences désastreuses de ces stratégies néolibérales.

Le résistant Raymond Aubrac fait preuve d’une grande lucidité lorsqu’il dit dans le film Cheminots? : « ?La SNCF fut les artères et les veines du pays mais aujourd’hui les politiques libérales sont en train d’en tronçonner les membres et le sang se retire…? »

C’est là la cruelle réalité. Le pilotage et la gestion par activité, la logique des branches autonomes, la balkanisation de l’organisation interne visent à tracer les pointillés de la vente à la découpe des activités qui seront jugées rentables conduisant à l’éclatement de l’Epic SNCF. Celui-ci se trouve de plus en plus dilué, atrophié, asséché dans le groupe SNCF. Il sert de banque pour financer, en autres, le développement des filiales routières de marchandises. La dette de l’Epic SNCF est relancée, passant en un an de 3?milliards d’euros à 5milliards, liée notamment à la stratégie dite « ?de la croissance externe? » portant sur l’achat à l’étranger d’entreprises ou la prise de participations capitalistiques dans d’autres.

Cette politique est similaire à celles conduites dans d’autres grands groupes, comme La Poste par exemple.

Si les mobilisations sociales n’arrêtent pas ces politiques suicidaires, elles conduiront à ce que demain la question soit posée du changement de statut et de l’ouverture du capital de la SNCF… pour faire face comme pour les autres groupes aux politiques expansionnistes.

L’idée centrale est que la SNCF doit devenir une entreprise comme une autre où c’est la logique comptable, le business, la profitabilité qui prennent le pas sur l’intérêt général et les missions de service public.

Les pratiques managériales en vigueur empruntent de plus en plus aux méthodes libérales dans leurs dimensions les plus brutales, infantilisantes et culpabilisantes. Le dialogue social devient indigent et n’est conçu que comme un instrument d’accompagnement des stratégies patronales.

Celles et ceux qui ont l’outrecuidance de s’opposer à la pensée unique et de l’exprimer par la grève sont sévèrement réprimés.

À ce titre, signalons que la SNCF est la seule entreprise où les retenues des jours de grève sont cumulées sur un seul mois… dans le but d’humilier les cheminots et de leur faire passer le goût de l’action collective? !

Ils veulent casser cette culture de service public qui solidarise, cimente, nourrit l’esprit de corps pour lequel les cheminots ont le sentiment de participer à une œuvre commune.

Ce n’est d’ailleurs pas surprenant que, dès sa nomination, l’actuel président de la SNCF a réuni l’encadrement de la SNCF au Palais des expositions à Paris en faisant intervenir Michel Bon, l’ancien PDG de France Télécom. Celui qui a opéré la privatisation de France Télécom est venu donner des leçons aux cheminots en leur vantant les options libérales. Mais ne sont-ce pas ces politiques-là qui ont organisé la souffrance au travail, déclenché une vague dramatique de suicides et fait sombrer France Télécom sous le poids d’une dette colossale ?

Malgré la dureté du contexte socio-économique et politique, inspiré des philosophies thatchériennes et reaganiennes, les cheminots ne lâchent rien? ! Ils l’ont encore démontré dans le mouvement social contre la réforme des retraites. La direction de la SNCF et toute sa technostructure doivent se rendre à l’évidence, plus elles vont radicaliser, plus les cheminots agiront, avec la CGT, pour faire prévaloir d’autres orientations.

C’est en ce sens que je garde confiance en l’avenir et dans la capacité des cheminots à inverser avec la CGT le cours des événements. Comme me disait dernièrement un historien, « ?au cours de l’histoire, la fédération CGT des cheminots a toujours été du bon côté de la barricade? » !

Nul doute que le 41e congrès de notre fédération qui se tient cette semaine à Reims produira des décisions conformes à notre histoire et à la hauteur des enjeux.

Didier LE RESTE