Est-ce vraiment cela qui causa la cruelle déconvenue de 2002 ? On peut en douter. Cette année-là, la stupeur du premier tour fut tout d’abord la conséquence d’un cas de figure qui ne se reproduira pas l’an prochain : paradoxalement, à la présidentielle de 2002, le « sortant » ne fut pas le Président en exercice mais le Premier ministre qui gouvernait depuis cinq ans. L’usure des années de pouvoir pesa sur les épaules de Lionel Jospin, et non sur celles de son principal rival. Dès lors, l’échec de la gauche face à Jacques Chirac tint à deux données entremêlées : le Premier ministre sortant n’a pas convaincu de ce qu’il incarnait les valeurs et les projets collectifs d’une gauche pleinement fidèle à ses valeurs de justice et de mise en commun ; quant à la gauche de gauche, elle était trop dispersée pour paraître fournir une alternative crédible au Parti socialiste dominant. Aucun des deux pôles constitutifs de la gauche française ne réussissant à susciter de véritable dynamique rassembleuse, la dispersion des candidatures ne fit qu’éparpiller les suffrages exprimés, sans mobiliser des électeurs supplémentaires. Faute de projet dynamisant, la gauche a laissé la main à une droite dédouanée par sa mise à l’écart gouvernementale, de 1997 à 2002.

En 2007, le scénario fut tout différent. La droite bénéficia de l’élan d’un projet « libéral-populiste » (celui de Sarkozy) qui coupa provisoirement les ailes au phénomène Le Pen (version Jean-Marie) et provoqua une incontestable mobilisation à droite. À gauche, en revanche, le syndrome du 21 avril fonctionna déjà à plein : la logique du vote utile poussa à rechercher la personnalité socialiste la mieux à même de « ratisser large », en mordant sur le centre. À cette aune, la dynamique Ségolène Royal sembla la plus convaincante. Au même moment, la gauche « antilibérale » s’avérait incapable de traduire en termes présidentiels son élan du débat référendaire européen de 2004-2005. Le résultat fut sans bavures : la candidate socialiste effaça certes le camouflet enregistré par Lionel Jospin en 2002, mais la gauche de gauche, divisée, recula sur ses scores présidentiels précédents. Faute de mobilisation partagée au premier tour, la gauche fut battue au second. Le PS agrégea convenablement au premier tour ; la gauche tout entière ne sut pas le faire au second.

En 2012, à quel problème fondamental la gauche sera-t-elle confrontée ? Elle n’est pas « sortante », comme en 2002. Mais elle est devant une évolution perturbante de tout le système politique, installée depuis le début des années 1980. C’est à cette époque, en effet, que se sont cumulés deux phénomènes en apparence distincts : l’installation d’une abstention structurelle et la crise de mobilisation électorale, à droite et à gauche. Les électeurs boudent les urnes et, selon les moments, la désaffection se fait un peu plus au détriment de la droite ou au détriment de la gauche… À gauche, la clé de toute stratégie « gagnante » est donc double : relancer un vote populaire d’espérance, autour de projets qui redonnent au peuple les conditions de sa dignité et de sa centralité ; mobiliser les forces de gauche que les déceptions anciennes ont plongées dans l’incertitude.

Ne nous y trompons pas. Ce n’est pas la gauche qui est au premier chef perturbée électoralement par la montée possible du vote Marine Le Pen. Le plus menacé d’une élimination dès le premier tour sera le Président sortant, Nicolas Sarkozy : c’est son bilan et celui de son gouvernement qui seront d’abord jugés. A priori, face à une droite au pouvoir en crise, il y a ainsi peu de chances que la gauche ne parvienne pas au second tour. Et si par hasard ce risque était envisageable, il ne tiendrait pas avant tout à la concurrence des projets à gauche ; il ne résulterait que de la faible attractivité de la proposition socialiste et/ou de la crédibilité insuffisante de son/sa candidat(e). Convenons que la réponse à ce problème ne peut se trouver qu’en un lieu : le Parti socialiste lui-même. Nul autre que lui ne saurait être tenu pour responsable d’un score médiocre de son héraut.

Admettons un instant que la logique de « l’utilité » l’emporte complètement et que la gauche se retrouve sur une seule candidature. Elle sera probablement en tête au premier tour et assurée de concourir au second. Dans l’hypothèse où son/sa représentant(e) est confronté(e) à Marine Le Pen, la gauche est sûre de l’emporter. Mais si elle se retrouve face à une autre personnalité de droite, la situation peut être autrement redoutable. Autour d’une candidature unique de premier tour, la gauche va certes mobiliser celles et ceux qui, d’ores et déjà, sont persuadés qu’un candidat de gauche, quel qu’il soit, vaut mieux qu’un candidat de droite et que cela vaut bien que l’on oublie ses déceptions ou même ses rancoeurs. Le moindre mal : voilà le type même du choix calculateur, qui suppose que l’on est prêt à jouer malgré tout la carte du raisonnable, à l’intérieur du système existant. Or il n’est pas sûr du tout que ce choix, aisément envisageable en situation de « normalité » politique, fonctionne en situation de crise. Quand ce qui est en cause est le flou des frontières de la gauche et de la droite, quand tout le monde n’est plus si assuré que la gauche vaut mieux que la droite, quand l’abstention devient un comportement majoritaire, la rationalité du moindre mal ne touche qu’une part de l’espace potentiel de la droite ou de la gauche. Les plus politisés iront voter ; les autres resteront chez eux. Le candidat unique du « raisonnable » à gauche sera en tête au premier tour, mais n’aura plus de réserves électorales au second. On aura évité le camouflet de 2002 ; on peut très bien renouveler la défaite politique de 2007.

Quel que soit le cas de figure qui dominera à droite au premier tour (droite gouvernementale ou candidate frontiste), la gauche doit tenir compte de la réalité de ses propres forces pour assurer une victoire confortable de second tour. Pour cela, elle ne peut pas oublier sa propre diversité, qui n’est pas un accident de l’histoire mais une donnée fondatrice. Il ne suffit pourtant pas de s’en tenir au truisme d’une gauche « plurielle » : la gauche n’est pas simplement plurielle, elle est polarisée. Entendons-nous bien sur les mots : la gauche ne se présente pas en camps (les « deux gauches » séparées par une infranchissable et immobile muraille), mais elle est organisée selon des pôles qui, tels les pôles d’un aimant, attirent plus ou moins ses particules constitutives. Historiquement, cela a toujours été vrai : la politique française fonctionne à l’opposition de la droite et de la gauche ; à gauche, elle fonctionne volontiers à la distinction binaire des familles politiques. Selon les époques, on a distingué les monarchiens et les patriotes, les opportunistes et les radicaux, les réformistes et les révolutionnaires, les étatistes et les autogestionnaires, la « première » et la « seconde » gauche, les productivistes et les écologistes…

La distribution binaire a ainsi connu bien des formes. Mais si l’on y réfléchit bien, par-delà la variabilité formelle, on trouve une continuité fondamentale. Ce qui différencie les attitudes à l’intérieur de la gauche est, à tout moment, un rapport global à la société. Pour aller vers l’égalité (c’est le point d’achoppement majeur de la gauche et de la droite), on accepte de s’adapter au système pour en corriger les excès ou bien on cherche à le dépasser pour en extirper la logique inégalitaire intrinsèque. Tel est le principe de distinction essentiel. On est plus ou moins communiste, républicain, autogestionnaire, radical, féministe, altermondialiste, écologiste ; les rapports à l’État ou aux équilibres environnementaux ne sont pas anecdotiques ; ils sont toutefois seconds par rapport à la question fondamentale de l’adaptation ou de la rupture.

Les deux propensions à gauche sont consubstantielles de son existence et de son essor. Elles se distinguent et même s’opposent ; elles ne peuvent se penser isolément. Bien sûr, à tout moment, il importe de savoir qui donne à la conscience de gauche sa tonalité générale : plutôt portée à l’accommodement ou plutôt au dépassement radical de l’existant. Il n’en reste pas moins illusoire et même dangereux de penser que l’une ou l’autre de ces attitudes globales peut disparaître. En fait, deux dynamiques générales sont utiles, chacune à leur manière ; on ne mobilise pas, à gauche, autour des mêmes visées, des mêmes mots, des mêmes constructions politiques. Vouloir les fondre, fût-ce le temps d’une consultation électorale, est une erreur fondamentale. Qui trop embrasse, mal étreint… Il est vrai que la logique des institutions pousse à une certaine simplification. Mais la simplicité ne doit pas tourner au simplisme ; elle ne doit pas se construire au détriment de la mobilisation et donc de la polarisation. Au premier tour, on ne marie pas la carpe et le lapin.

À gauche, je suis convaincu que la formule la plus dynamique est donc celle d’une bipolarité : on agit dans le système en acceptant ses logiques sur le fond ou en contestant lesdites logiques dans la durée. Et pour que la gauche gagne, elle doit progresser sur ses deux jambes. En tout cas, elle ne peut pas tenir en équilibre, si elle ne dispose pas d’un pôle solide de contestation et d’alternative, ayant vocation à devenir majoritaire et, ce faisant, à imposer de nouvelles normes de gouvernement, de bas en haut. La reconstitution de ce pôle devrait être l’objectif stratégique des projets globaux et des « mécanos » politiques, y compris électoraux. À l’intérieur du pôle, la diversité devrait être la règle : les « familles », communiste, républicaine, mouvementiste, écologiste ou autre encore, doivent pouvoir poursuivre leur trajectoire. Mais quand il s’agit de concourir à la présidentielle tout au moins, la norme devrait être leur rassemblement au premier tour.

Que deviennent les écologistes dans cette hypothèse ? Je comprends leur tentation de se compter dans l’élection la plus structurante de la vie politique française. Ils forment désormais une famille à part entière, par ailleurs bien installée dans l’espace européen. Il n’en reste pas moins que la perspective de la durabilité et de la sobriété qui les identifie n’est pas à l’écart des logiques économico-sociales fondamentales. Il n’est pas indifférent au parti-pris écologiste que l’on mette au cœur des dynamiques productives soit l’accumulation des marchandises et des signes de richesse, soit le développement des capacités humaines. Au fond, il en est de la pensée écologiste comme de la pensée sociale ou de la pensée autogestionnaire : elle doit choisir entre l’adaptation au système et la rupture avec ses normes et ses critères. À sa manière, Daniel Cohn-Bendit est cohérent avec son combat de plusieurs années : en tirant l’écologie politique vers une négociation avec le PS, il la porte plutôt vers le pôle d’accommodement au système.

Les écologistes peuvent choisir entre trois démarches : affirmer leur autonomie, plus ou moins à gauche ou plus ou moins au centre ; faire alliance globalement avec le PS (le « ticket » présidentiel-législatif) ; se rapprocher de la gauche de gauche. Ils sont bien sûr maîtres de leur choix. Je les fréquente depuis assez longtemps, toutefois, pour penser que leur esprit radicalement critique est davantage compatible avec un esprit d’alternative qu’avec un projet d’accommodement. Vouloir mesurer leur impact à l’élection présidentielle risque d’être, pour eux, un pari à très haut risque, comme les consultations précédentes l’ont bien montré. Se lier structurellement au PS contredit la charge subversive que porte l’écologie politique par fondation. Pour ma part, je souhaite donc que les écologistes décident de conjuguer leurs forces avec d’autres, et qu’ils le fassent avec les forces d’alternative. En le faisant, ils contribuent à changer la donne politique ; en ne le faisant pas, ils perpétuent le déséquilibre à gauche en faveur de l’esprit d’adaptation, au détriment du désir de rupture en actes.

En 2012, la gauche va bénéficier de la crise de la droite, avivée par l’échec du projet sarkozyen, tout au moins dans sa forme actuelle. Mais, dans une situation mouvante où la défiance domine, elle n’est sûre de l’emporter que si elle mobilise pleinement la totalité de ses composantes. Mieux vaut se dire, au fond, qu’il y a dispersion… et dispersion. Si, au nom du pluralisme, on s’installe dans la parcellisation des forces d’alternative, on laisse la main au PS et on risque de voir la droite l’emporter au bout du chemin. Si en revanche, au nom de la peur de la division, on touche à la polarité historique de la gauche, on risque d’affaiblir sa capacité de mobilisation populaire.

Il ne sert à rien de tourner autour du problème. J’entends des personnalités que je respecte au plus haut point proposer une logique du type « assises de toute la gauche » : on se met d’accord sur le contenu ; il sera bien temps ensuite de choisir le candidat ou la candidate de gauche à même de le porter. C’est ce qu’on a voulu faire en 2006-2007, avec le mouvement antilibéral : on s’est mis d’accord sur des propositions ; on a buté sur le désir de chaque force à concourir par sa candidature. Comment réussir, pour toute la gauche, ce que l’on n’a pu faire hier avec la seule gauche de gauche ? Pourra-t-on, en si peu de temps, imposer au PS un programme franchement à gauche et une candidature que ses militants n’auraient pas désignée ? À l’arrivée, le résultat de la méthode pourrait bien être, par réalisme, le ralliement à la force présumée la plus légitime électoralement, c’est-à-dire au parti dominant, avec le risque d’un glissement progressif vers le centre et d’une combativité à gauche atténuée.

Une candidature unique, fût-elle préparée par une dynamique d’assises ou d’états généraux ? Cela ne permettra pas de mobiliser toute la gauche, même si l’on a le désir d’y parvenir. Accepter alors la parcellisation ? Cela ne correspond pas à la logique de l’élection présidentielle. Le plus raisonnable est d’essayer de simplifier « l’offre » en envisageant l’idée de deux candidatures à gauche, chacune incarnant un des deux pôles historiques de la gauche française. Chacune de ces candidatures aura pour objectif de regrouper, autour de ses valeurs et de son projet, le plus possible de forces, de sensibilités, d’individus. Si le pôle d’adaptation et le pôle de rupture mobilisent massivement leurs forces, la gauche sera majoritaire dès le premier tour, occupera l’une des deux premières places et l’emportera au second tour. Et si le pôle d’alternative, autour d’un projet clair et convaincant, obtient au premier tour un résultat significatif en s’appuyant sur un arc de forces significatif comprenant les écologistes, la gauche gagnera et elle ne décevra pas dans l’exercice du pouvoir.

Quand la politique est en crise, il faut gagner électoralement ; et il faut gagner pour reconstruire dans la durée. Oublier un des deux termes (gagner ou reconstruire) conduit inexorablement à l’échec ; prenons garde que cela n’ouvre pas la voie, demain, à un recul de civilisation.

La gauche de gauche, écologistes compris, est à la croisée des chemins. Si elle s’unit autour de la candidature la mieux à même d’être reconnue par le plus grand nombre, elle marque le paysage politique et aide toute la gauche à l’emporter. Si elle se disperse, écologistes, extrême gauche, Front de gauche, elle risque de ne jouer que les utilités… inutiles.

Roger Martelli